MARC. Créateur, entre terre et ciel

 

La carrière artistique déjà longue de Marc (Van Krinkelveldt) reste bien particulière au niveau de l’art en Belgique. Fasciné par les vitrines et les galeries de l’ancien Musée des Sciences naturelles, il s’intéresse depuis son plus jeune âge au dessin. La présentation scientifique de découvertes naturelles par des moyens graphiques continue à hanter son esprit. Cela ne le mènera toutefois pas à l’académie des Beaux-Arts. Issu d’une famille entreprenante, il fait plutôt des études commerciales et poursuit une carrière dans ce domaine. 

 

Cela ne diminue pas son intérêt pour l’art et sa curiosité pour les arts dits primitifs. Il les découvre chez les marchands qui œuvrent autour du Sablon, plaque tournante des arts premiers, à l’époque. 


Il ouvrira sa propre galerie, au Sablon, en 1987. Il y présentera des objets ethniques venant du monde entier, mettant l’accent sur l’art africain. Il y exposera aussi des œuvres d’artistes contemporains, qu’il a réuni dans le groupe «Kâ», en y mêlant ses propres œuvres. La fondation de ce groupe, en 1993, inaugure une période de créativité intense.

 

Marc est un artiste multiple : il dessine et fait des sculptures (en bronze) – jusque là rien d’anormal – mais il s’intéresse aussi à la vision et au côté physique de la vision – et ainsi au sort des malvoyants. Ce souci social est bien particulier pour un artiste de notre époque. Il développe un code qui permet aux malvoyants, qui ont perdu la vue partiellement ou complètement pendant leur jeunesse, de lire la couleur en touchant un support en papier ou en tissu. L’artiste a investi beaucoup de temps dans ces recherches, qui ont eu un certain écho dans la communauté scientifique et sociale. On attend la mise en pratique de ce système qui permettra aux malvoyants du monde entier de participer plus intensément à la vie normale.

 

L’artiste développe, en matière de dessin, une technique bien personnelle qu’il appelle l’hyperpointillisme. Elle consiste à rapprocher des petites touches de couleur unie de sorte à créer des effets proches de la réalité. Comme le monde animal est la principale source d’inspiration de Marc, cette technique, qui exige beaucoup de travail, lui permet de rendre aux couleurs et aux nuances toute leur richesse, par exemple au niveau des plumes, des peaux, des carapaces…


Si la technique de dessin de Marc est originale, la composition des œuvres l’est tout autant. Il faudrait parler plus exactement du concept de l’œuvre. Il est vrai que les animaux parfois (ou souvent) d’apparence étrange provoquent au début quelque étonnement. On a tendance à aimer et apprécier ce que l’on connaît déjà ou ce que l’on finit par reconnaître. Mais il est bien plus difficile de saisir et d’apprécier le jamais vu ou l’inconnu.

 

L’étrangeté de ces œuvres n’est pourtant qu’une impression. Il n’est pas dans l’intention de l’artiste de nous épater par des effets de mystère ou des trucages surréalistes. Le public est finalement peu familiarisé avec le monde animal (insectes y compris) alors que l’artiste en possède une connaissance profonde. Le fossé entre ces deux niveaux de perception est à l’origine d’un certain sentiment d’incompréhension. Une fois familiarisé avec l’œuvre – et il n’est nul besoin d’entreprendre des études spécialisées pour y arriver – la grâce et la pertinence de certaines formes apparaissent clairement.

 

En sculpture, l’unité de l’œuvre, ou plutôt de ses composantes, est plus facilement perçue, parce que tout est réuni sous une peau, la patine du bronze. Cela va moins de soi dans le dessin (à la plume), technique très précise qui permet de respecter la réalité et de rendre avec fidélité toutes les nuances du modèle. Ces dessins, ces projets de masque, prouvent à merveille que le souci d’observation ne diminue pas la qualité de l’imagination. Il n’y a, malheureusement, que peu d’artistes qui peuvent en faire autant actuellement.
Il y a une grande clarté dans l’œuvre de Marc. Son propos est clair et l’exécution tout autant. On le doit à une grande maîtrise, laquelle s’exprime d’ailleurs à plusieurs niveaux. Le sujet est déjà débarrassé de l’anecdotique, dans la phase conceptuelle. L’exécution est caractérisée par une maîtrise totale de la technique et une économie du rendu. L’artiste n’en rajoute pas. Il laisse jouer la suggestion, une arme performante dans l’art et la communication.

 

La carrière de Marc a quelque chose – pour utiliser une image – d’une étape de montagne du Tour de France. Les distinctions et les moments de succès n’ont pas fait défaut, mais les accidents de la vie n’ont pas manqué eux non plus. C’est sûr, l’artiste a toujours poursuivi sa mission artistique, et quelque part sociale, sans en dévier. Il a approfondi son art tout au long de ses trente premières années de carrière. Cela l’a mené à une maîtrise qui réunit une perfection technique dans le rendu réaliste de sujets tirés de la nature à un sens de l’imagination et du jeu.

 

Des artistes comme Marc, il en faudrait beaucoup plus dans notre société, des artistes qui voient plus loin que leur atelier ou leur cote. Alors que les préoccupations environnementales, la préservation de la nature, font la une toujours renouvelée de notre quotidien, voilà qu’un artiste d’ici en a fait le principal sujet de son œuvre, et ce, depuis ses débuts. Il y a en effet une belle continuité d’inspiration entre le jeune gamin qui visitait le Musée des Sciences naturelles et l’artiste d’aujourd’hui. Depuis tout ce temps, il n’a pas cessé d’observer et d’imaginer ce que pourrait devenir notre environnement naturel dans le pire des scénarios. Ce n’est pas de la science-fiction qu’il nous propose, mais des créations adaptées à des évolutions possibles. Cela ne mène pas à des visions noires et pessimistes, comme on pourrait s’y attendre. Marc garde tout son sens à la vie, celle qui se manifestera toujours en dépit de tout ce qui pourrait arriver. Marc apporte ainsi un message à la fois artistique et moral. L’artiste est un humaniste profond. La série des masques témoigne, de plus, de son sens ludique et de sa créativité surprenante.

Joost DE GEEST